PERSONAÉ : Le chutier du prologue

Voici un court texte extrait du prologue de « PERSONAÉ : l’éducation du scribe » qui ne fera pas partie du roman. Bonne lecture…


Au départ ils étaient cinquante et un sous les ordres du commandant Delgano. Tout avait commencé par un voyage, plein de cahots, en chariot à vapeur au travers des terres du nord. Ils avaient quitté la Chute des Naavi, la capitale de leur monde, avec pour objectif d’aller jusqu’à la Citadelle du Sommeil, un bâtiment fortifié abandonné situé dans les montagnes des anciens aux pieds des Pics infranchissables.
Nourries jour et nuit de bois sec et de charbon par les vapoteurs, les chaudières des machines à vapeur avaient propulsé les cinq lourds carrosses laissant sur leur chemin un sillage de fumée et de suie derrière eux. Ces transports de troupes, bardés de fers, de trente coudées de long par huit coudées de large et presque seize coudées de haut, avaient lourdement traversé les Terres du Nord. Ils avaient parcouru la « ligne de ravitaillement », l’une des plus larges routes d’Esper reliant la chute des Naavi à la Grande Garde. Ce chemin pavé de pierre, construit il y a plus de 700 ans, après l’interminable Apogie de 1237, a été créé pour soutenir l’effort de guerre contre les morts-vivants.
Esteban a adoré partager pour une fois la vie de ses frères paladins dans la promiscuité inhérente à leur moyen de transport. À la citadelle déchue, sa cellule individuelle est séparée du quartier des combattants. Il en découle une certaine distance entre eux encouragée par la déesse. Esteban est le détenteur d’un statut spécifique qui l’empêche de partager les entraînements et les activités de ses collègues. Certes ses frères paladins sont d’un abord rugueux et légèrement méprisant pour tous ceux qui ne possèdent pas leur force brute. Mais une fois passé un temps d’adaptation, Esteban put jouer aux cartes avec eux et s’abreuver de leurs anecdotes.

Arrivés au château fort de la Grande Garde, les Chevaliers Saints purent enfin sortir des chariots, ou ils étaient cantonnés depuis plusieurs jours. Ils revêtirent les armures rutilantes et armements magiques qui leur ont étés remis par Personaé. Pour conserver la charge magique acquise à la chute des Naavi, leur équipement avait été confié aux Vapoteurs qui les avaient placés à côté de leurs grandes roues et bobines de cuivre inscrites de runes. En cette période où la magie est absente des terres d’Esper, ce type de précaution est indispensable.
La clarté des cristaux de mana rechargés sur les artefacts devenus légendaires des Chevaliers Saints suscita la sensation auprès de la garde. Souvent équipée avec des armures héritées au mieux munies de gadgets créés par les disciples de Latès. Pourtant, rompus aux combats contre les morts-vivants, ces guerriers sont du genre blasés. Mais cela fait presque sept ans que Nadigie enserre les terres d’Esper. Une aussi longue absence de la magie veut dire qu’en ces contrées les Vigils les plus économes n’ont pas vu la lumière des cristaux de leurs artefacts depuis bien longtemps. Même en faisant appel aux services des Vapoteurs.
Après les recommandations d’usage, habituellement données par Ubernat le commandant de la Grande Garde, aux aventuriers et aux fous qui osent franchir la ligne de déboisement, ils échangèrent leur moyen de transport encombrant contre des chevaux. Ces montures sont plus adaptées aux chemins escarpés qui doivent les emmener à destination.

En s’enfonçant dans la forêt vers le nord, quinze lieues après la ligne de déboisement, leurs artefacts s’étaient réveillés. Les montagnes des anciens et une partie des bois qui se trouvent à ses pieds sont des régions que la magie habite de façon permanente, même pendant la Nadigie. En Esper, seuls la « Chute des Naavi » et « Port Vaillant » sont dans ce cas. Mais ici, dans le nord, la présence de la magie veut dire aussi que les Marcheurs de l’Hiver ne sont pas loin. Ces morts-vivants géants, aux yeux lumineux de couleur bleue, au teint blafard, à la stature émaciée et à la taille du double d’un homme, sèment sur leur passage un froid hivernal qui gèle même les pierres.
Au bout de deux lieues, l’existence de ces démons sans âme n’a pas tardée à se confirmer auprès de leur troupe de guerriers, avec la rencontre de deux spécimens sur le bord du chemin. Ubernat, habitué à se battre contre cette maudite engeance, leur avait recommandé de ne pas engager l’affrontement sauf pour sauver leur vie. Les Chevaliers Saints ne manquent jamais une occasion de sortir leurs armes au clair, mais cette fois-ci le commandant Delgano décida de suivre cette recommandation, pour se concentrer sur leur mission. Ils passèrent donc leur chemin et se dirigèrent vers le nord. Préférant garder leur force pour les combats inévitables qu’ils ne manqueraient pas de rencontrer sur leur route.
Les sentiers se mirent peu à peu, à serpenter entre déclivités importantes et flanc de rocher. S’élevant et s’enfonçant, selon des méandres complexes, toujours plus loin dans la montagne. L’obscurité tombait et leurs montures commençaient à souffrir de l’ascension et d’un froid vif qui leur gelait les poumons. Ils décidèrent de s’arrêter pour dormir et laisser les chevaux se reposer pendant quelques heures. Un petit plateau entouré de quelques arbres leur permit de monter un campement.

C’est au milieu de la nuit, lorsque la lune à son apogée éclairait leur camp par l’est d’une lueur bleutée et glaciale, que la première attaque eut lieu. Accompagné par un froid vif, un groupe d’une dizaine de marcheurs agressa hommes et chevaux. Tentant de dévorer leurs victimes dès qu’elles touchaient terre. Les chevaliers purent vérifier que l’information qui leur avait été donnée par Ubernat disant que les artefacts magiques ne fonctionnent pas en leur présence était vraie. Ils se défendirent, comme ils purent en utilisant le tranchant de leurs lames ou la lourdeur de leurs masses. Ils essayèrent de repousser les marcheurs malgré les dysfonctionnements des ensorcellements de leurs équipements. Mais, toujours plus nombreux et plus glacials, les géants blafards se relevaient, pour repartir à l’attaque, après chacun de leurs coups. Même ceux qui auraient dû se révéler mortels.
Ayant tranché la tête de l’une de ces créatures au sang bleu, avec sa claymore le commandant Delgano, le responsable de la première compagnie, put se rendre compte que cela ne l’empêchait nullement de continuer à l’attaquer. Il décida donc de faire sonner la retraite. Les Chevaliers Saints sont les guerriers les plus déterminés et les plus dangereux d’Esper. Leur vaillance et leur force au combat sont légendaires. Leurs ennemis sont saisis d’effrois à la seule évocation de leur nom. Ils sont, pour tous, la représentation vivante de la colère divine de Personaé. Mais cette fois-ci, au son du cor, ils durent s’enfuir à toute jambe, tel un vilain surpris par un inquisiteur septant alors qu’il était en train de trousser une gueuse.
Ce soir-là, deux chevaliers et trois chevaux servirent de repas aux créatures d’outre-tombe tandis que les guerriers s’enfuyaient dans une monstrueuse cavalcade. À la lueur de la lune, ils étaient tels des fantômes aux reflets métalliques. Déguerpissant par le sentier qui s’élève vers le sommet des montagnes.

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