Littérature et cerisiers en fleurs

Non, je ne vais pas vous parler de littérature printanière, même si la saison s’y prête. Dans cet article, je vais tenter de faire comprendre à Elen Brig Koridwen (qui est une amie que j’adore) et à tous ceux qui pensent qu’il faut faire une distinction entre les catégories de littérature (entre celle qu’on doit lire et celle qu’il faut éviter), qu’ils se trompent, et ceci pour plusieurs raisons.

Avant de développer mes idées, je vais rapidement vous résumer l’objet de la divergence d’opinions qui nous sépare Elen et moi. Si avec Elen nous sommes tous les deux convaincus qu’il est indispensable de travailler la qualité de la production littéraire des indépendants (et bien entendu la celle de l’édition classique actuellement en chute libre), nous ne sommes pas d’accord sur la nature de ce qu’il faut éviter de faire pour entrer dans le cadre d’un écrit « qualitatif ».

En effet, pour Elen (et je suis souvent d’accord avec elle) les auteurs indépendants (c’est ceux qui nous intéressent tous les deux) singent beaucoup trop souvent les erreurs de l’édition classique qui nivelle leur audience par le bas en suivant des objectifs de volume de vente. La ou les auteurs indépendants pourraient justement proposer une littérature moins commerciale et plus expérimentale,  ils essayent de ménager la fameuse dichotomie du lecteur (qui recherche la nouveauté, mais la trouve trop risquée à acheter) en adoptant des trames narratives ou des genres bien connus. C’est vrai que si vous voulez avoir du succès comme indépendant, il vaut mieux arpenter les chemins bien balisés de la romance, du « feel good », du polar, du thriller ou des succès de librairie (histoires de vampires, loup-garou, zombies…) de la littérature jeunesse ou érotique.

Et c’est bien là qu’Elen situe (avec justesse) la base de la problématique. Ce lectorat qui plébiscite avec (des chiffres de vente toujours plus élevés) les succès de Guillaume Musso ou Marc Levy, parfaits représentants de ce fameux « easy reading » (lecture facile) qui divertit les masses sans leur demander le moindre effort intellectuel. Les lecteurs d’aujourd’hui sont, à son avis, incultes, décérébrés et encouragés dans leur médiocrité par l’édition classique. Cela laisse bien peu de place à certains auteurs indépendants qui voudraient offrir au public une forme de littérature plus qualitative, exigeante et virtuose. Sur ce point, je trouve qu’Elen va beaucoup trop loin et sans le vouloir, rejoint les rangs d’un « élitisme » qui n’a pas attendu l’auto-édition et Amazon pour plonger le monde de la littérature francophone dans un obscurantisme qui profite principalement à ceux qu’Elen aime à dénoncer sous le nom de « germanopratin » (ou plutôt « Galligrasseuil » à mon humble avis (oui, je sais que l’on ne parle pas de la même chose)).

En fait, si Elen avait lu mon roman, elle se serait rendu compte que ce discours destiné à séparer le bon grain de l’ivraie en matière de littérature est évoqué et dénoncé par mon antagoniste lors de son (inévitable) « monologue du méchant » (dans le chapitre 20). Vouloir définir ce qui doit être lu et ce qui ne doit pas être considéré comme intéressant et une discussion aussi vieille que la philosophie elle-même. Lorsqu’un pouvoir politique s’en empare pour réécrire l’histoire à sa façon cela finit souvent par des autodafés ou la littérature permettant au peuple de s’élever intellectuellement ou de se rappeler les leçons données par l’histoire sert souvent de combustible. Lorsque l’on débute ce type de discussion, il faut savoir vers quelles extrémités elle peut finir par nous emmener et elles ne sont pas positives.  Mais ce n’est pas ce « point goodwin » qui me fait dire qu’Elen est dans l’erreur.

En fait Elen (et elle n’est pas seule à partager ces idées, donc dans cet article je ne parle pas uniquement d’elle) pense que nous vivons dans un monde monolithique. Elle qui appelle au changement, soutient un discours ou ces lecteurs cherchant la facilité ne seront jamais les clients d’une littérature plus évoluée. Ou les auteurs cédant aux sirènes des ventes massives ne pourront jamais améliorer leur art. Ou la romance ne pourra jamais devenir drame et la science-fiction philosophie. Pourtant l’une de ses meilleures amies (dont j’adore suivre les chroniques également) Nila Kazar pouvait lui apprendre dernièrement que le monde n’est pas noir ou blanc, mais gris (bon la, en fait, on parle d’écriture et Nila est totalement d’accord avec Elen en vérité. il faudra qu’on en parle prochainement). Mais je m’égare totalement…

Les choses ne sont pas aussi simples qu’elles semblent l’être et pour convaincre Elen qu’il faut réfléchir autrement, j’ai évoqué le concept de l’arbre. Je lui ai dit :

Je pense que tu fais fausse route lorsque tu décides de scier la branche au bout de laquelle peut fleurir une évolution de la littérature…
… Je ne crois pas qu’il existe une bonne et une mauvaise littérature. Même s’il existe des livres de bonne ou mauvaise qualité.

Bien entendu si les choses étaient bien claires dans ma tête lorsque j’ai écris ce message, il en était tout autrement dans celle d’Elen lorsqu’elle l’a lu. Je suis parfois en parfaite désynchronisation avec mes contemporains, c’est pour cette raison que je suis souvent obligé de revenir en arrière dans mes réflexions. Je vous invite donc à faire ce voyage ensemble.

Pour moi la littérature est un monde en constante évolution, aujourd’hui plus que jamais avec la fuite en avant des maisons d’édition en réaction au phénomène des auteurs indépendants devenus crédibles grâce à Amazon. Nous allons comparer l’édition classique à un arbre au pied duquel jaillissent de nouvelles pousses de cette plante que nous allons appeler « auto-édités ». Pour le bien de ma démonstration, nous allons dire que c’est un cerisier en fleur.

Comme tous les cerisiers, il possède des racines (l’histoire de la littérature), un tronc (les maisons d’édition) qui l’aide à se projeter vers le ciel, des branches (les diverses catégories de livres) qui occupent l’espace en se projetant dans toutes les directions (plus la branche est solide plus les ventes sont importantes), des feuilles (les ouvrages) qui permettent à l’arbre de vivre et les fleurs (des « best-sellers » au « chef d’œuvre ») qui vous promettent les plus beaux fruits lorsque la saison sera venue.

« Mais ou sont les lecteurs », allez-vous me dire. Et bien ces lecteurs sont la sève qui part du sol pour irriguer jusqu’à la branche la plus haute. Plus on est proche du sol et plus les lecteurs sont nombreux et plus on s’élève vers la canopée, la ou les branches et feuilles se raréfient, et plus ils sont rares et exigeants.

Face à ce cerisier qui est en vérité tout un monde de promesse Elen sort de sa poche un sécateur ou une tronçonneuse pour élaguer (intellectuellement bien entendu) cet arbre à sa façon. En fait elle s’intéresse aux jeunes pousses qui ont du mal à faire leur place au soleil en se disant qu’il serait pertinent de les tailler pour éviter de renouveler les erreurs qui ont été faites lors de la pousse du grand cerisier. Ce qui l’intéresse c’est le point le plus haut de l’arbre, là où se massent les lecteurs qui ont parcouru la totalité du chemin pour se rapprocher de l’excellence à laquelle elle aspire. Elle se dit qu’en choisissant avec soin les branches qu’elle va couper, l’arbuste va pousser selon ses désirs et atteindre d’autant plus facilement le ciel qu’il n’aura pas à nourrir des branches qui présentent assez peu d’intérêt à ses yeux. Encore mieux, elle pourrait couper les racines et en réécrivant l’histoire de la littérature à sa façon les lecteurs pourraient oublier que les ouvrages populaires ont toujours existé, même s’ils n’ont pas traversé les siècles jusqu’à nous.

En fait Elen a oublié beaucoup de choses et risque, au mieux, de se retrouver avec un Bonsaï ou pire avec de pauvres petits arbustes souffreteux, voire même morts de n’avoir pu profiter de leur compte se sève ou de nutriments. En essayant d’éloigner les jeunes pousses du tronc de l’arbre d’origine (en exhortant, les auteurs à plus d’originalité), elle se dit qu’ils pourraient enfin recevoir leur compte de rayons lumineux leur permettant de prendre leur essor vers le ciel. Mais loin de leur ancêtre qui les abritait du vent et tamisait doucement les rayons du soleil, ils meurent aussi sûrement que si elle les avait sectionnés au niveau du tronc. Les lecteurs sont faits de telle façon qu’ils ne sont pas capables de concevoir qu’un fruit puisse être trouvé aussi loin de l’arbre.

« OK, si je partage les convictions d’Elen qu’est-ce que l’on peut faire ? »

C’est une question à laquelle je répondrais dans un prochain article.
À suivre…

[Mise à jour – 8 Mai 2018] – Il semble que j’ai mal compris les idées et intentions d’Elen. Je vous invite donc à prendre connaissance de tout ceci sur l’excellent Blog d’Elen Brig Koridwen :  http://www.blog-elenbrigkoridwen-elieapocalypse.fr/

2 réponses sur “Littérature et cerisiers en fleurs”

  1. Mon cher Élijaah, pardonne-moi, mais je suis consternée. Dès le début de ton article tu fais une interprétation erronée de mes propos, et toute ta démonstration se fonde sur cette erreur : tu argumentes contre des idées qui ne sont pas les miennes.

    C’est justement parce que je ne vois pas le monde en noir et blanc, mais en une infinité de nuances de gris (cette idée est omniprésente dans mes romans) que je crois qu’il est irresponsable et méprisant de privilégier la piste qui consiste à servir une pâtée bas de gamme à un lectorat qui, précisément, pourrait apprécier autre chose. C’est en le conditionnant de la sorte qu’on l’empêche de se déployer, pour rester dans ta métaphore de l’arbre.

    Mais dans un sens, tu as raison : tu me prouves que s’expliquer ne sert à rien, et que mieux vaut agir comme on l’entend avec les personnes qui partagent nos idéaux.

  2. Dernière précision, pour éviter un nouveau malentendu : dans ce que je te dis plus haut, c’est le mot « privilégier » qui est central.

    La littérature de base, comme tu dis, c’est très bien, je ne veux rien y élaguer du tout. Qui le voudrait ? À chaque lecteur de butiner à son gré, pourvu que l’offre soit diversifiée – et entièrement accessible, ce qui n’est pas le cas.

    Ce qui m’inquiète, c’est que pour des raisons de profit, aussi bien l’édition que l’autoédition privilégient à outrance la lecture de base aux dépens de la littérature.

    Rien de plus original ou de plus profond ne fleurira au bout des branches (vision qui n’engage que toi) si l’arbre est entièrement voué à la vente de masse, via l’uniformisation. Et ça, sur le long terme, ce n’est l’intérêt de personne.

    Amitiés

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